ARTICLE

L'idéologie de la cité
et la carte de Madaba


by Pierre-Louis Gatier

La compétition entre les cités

La carte de Madaba: fierté et compétition

Ma'in et Umm er-Rasas



L'idéologie de la cité est connue et étudiée dans ses manifestations à l'époque hellénistique et à l'époque impériale 1; elle l'est moins à l'époque protobyzantine. Les mosaïques de l'Arabie byzantine, en particulier la carte de Madaba, sont pourtant des témoins privilégiés de certains aspects de cette idéologie et de son adaptation au christianisme 2.

La compétition entre les cités

Mon point de départ concernera la cité, la polis. Rappelons que dans le monde de l'Antiquité tardive, qui est celui de la carte de Madaba, il y a une distance considérable entre la cité et le village. Cette distance, que le terme anglais de city estompe ou efface, oppose une ville chef-lieu, qui administre une chôra composée de villages, à ces mêmes villages 3. La cité est dirigée par des notables; elle est le siège d'un évêque à part entière - par opposition à un chorévêque - selon le principe "pas de cité sans évêque, pas d'évêque sans cité". Ceci dit, on voit bien que la situation est plus complexe, du point de vue chronologique, avec l'apparition et la disparition d'évêchés qui ne sont pas attachés à des cités - cas, par exemple, qui semble celui de Iotapé, île proche du Sinaï, en Palestine Troisième , et avec l'existence d'évêques au siège imprécis - dits évêques des nomades, des Saracènes, "des camps" ou "du camp" - liés à un groupe ethnique 4. La présence d'un évêque dans le saltus Gerariticus, le domaine impérial de Gerara en Palestine, témoigne de cette complexité 5, mais rien n'empêche de penser que Gerara ait pu accéder au statut de cité.
On comprend donc que certaines agglomérations peuvent avoir des chances particulières de s'élever au-dessus du rang du simple village. Gilbert Dagron a mis en valeur, dans un article fondateur 6, les bourgs ou gros villages, placés dans une situation intermédiaire entre le village et la cité. Le bourg peut être désigné comme metrokomia, komopolis ou simplement kome megiste. Il imite la cité, par exemple en se dotant d'un mur d'enceinte ou de bains, et cherche, par ce moyen ou par d'autres, à être élevé au rang de cité. Les exemples de ces bourgs devenus cités sont nombreux en Orient, de Gindaros en Antiochène à Euaria - Hawarin au nord de Damas, ou Bitulion près de Gaza. La compétition existe donc d'abord entre les bourgs pour l'accès à ce rang de cité.
Par ailleurs, l'idéal agonistique gréco-romain s'exprime dans la rivalité entre les cités, trait bien connu dans le monde antique. Louis Robert l'a illustré en montrant la compétition pour les titres honorifiques entre Nicée et Nicomédie 7. Les mêmes oppositions existent entre Antioche et Laodicée, Tyr et Béryte, et bien d'autres cités 8. Dans l'Antiquité tardive, l'une des expressions de ces rivalités est l'ordre hiérarchique des évêques d'une province. Celui de la province d'Arabie, tel qu'il est fourni par la Notitia Antiochena, soumet à la métropole, Bostra, vingt évêques classés dans l'ordre: 1. Gérasa, ho Gerason; 2. Philadelphie, ho Philadelphias; 3. Adraa, ho Adraon; 4. Mèdaba, ho Medabon; 5. Hesbon, ho Asboundon; 6. ho Dalmoundon, Delmoundon, ou Delmountzon, toponyme qui reste à identifier.
Arrêtons là l'énumération, tout en signalant que Dionysias n'est qu'au quatorzième rang, Canatha au quinzième, suivie de Maximianoupolis puis de Philippoupolis. Il n'est pas nécessaire ici de discuter de la Notitia Antiochena 9. J'adopte l'essentiel de l'argumentation de V. Laurent, qui fait remonter sa source à l'époque antérieure à la conquête islamique. On notera deux points: le rang étonnamment élevé de Mèdaba, et la présence dans la liste de plusieurs sièges qui semblent des créations de l'époque byzantine finissante, c'est-à-dire de la fin du 6ème s.
Les listes d'évêques qui participent aux conciles, où l'ordre des souscripteurs correspond le plus souvent aux ordres de préséance, montrent que les hiérarchies se modifient. Par exemple, en 451, à Chalcédoine, dans une liste incomplète, Mèdaba n'est qu'au dixième rang, neuvième derrière Bostra 10. La compétition entre les cités se joue en permanence. L'exemple d'une cité qui exprime sa fierté et qui cherche à s'égaler aux plus grandes est fourni par la mosaïque des trois Tychès à Madaba, où Mèdaba trône aux côtés de Rome et de Grègoria 11.


La carte de Madaba: fierté et compétition
La carte de Madaba exprime cet esprit agonistique à la manière chrétienne. Il s'agit de lutter de réputation et de rang contre d'autres cités avec des arguments nouveaux. À l'époque antérieure, une ville s'illustrait parce qu'elle avait été fondée par des Grecs ou des Macédoniens, parce qu'elle était un pôle de culture, une nouvelle Athènes, comme Gadara, ou qu'elle avait des concours célèbres et des temples remarquables. Si ces motifs de fierté n'ont pas tous disparu, d'autres sont apparus, plus proprement chrétiens.
Jérusalem est placée, comme on l'a vu depuis longtemps, au centre de la carte de Madaba, dans l'axe du sanctuaire (presbyterium). Pauline Donceel-Voûte a fait remarquer que la vignette représentant Mèdaba, de nos jours détruite, devait à l'origine se situer dans le même axe, légèrement à l'est, donc également au centre de la carte et de l'église 12. Mèdaba est ainsi placée en bonne compagnie, selon un système qui correspond à celui de la mosaïque des trois Tychès. Ce sont les traditions bibliques, les sanctuaires vénérables et les reliques saintes qui permettent de faire la distinction et la comparaison entre les cités, à la manière des récits archéologiques qui retracent les mythes de fondation de telle ou telle cité 13. L'Onomasticon d'Eusèbe, si souvent utilisé dans la carte, fonctionne donc ici comme récit des origines et guide des traditions.
La carte de Madaba ne sert pas d'abord à montrer les lieux de pèlerinage de l'Égypte et de la Terre Sainte, mais à célébrer Mèdaba et son propre lieu de pèlerinage, le cénotaphe de Moïse au Mont Nébo, l'un des très rares sites bibliques de la province d'Arabie. Mèdaba montre que ses traditions bibliques la mettent aux côtés d'autres cités prestigieuses de la région et au-dessus de la plupart des cités de l'Arabie chrétienne. Elle affiche ses prétentions et ses titres de gloire, sans hésiter à se placer à proximité de Jérusalem la sainte.


Ma'in et Umm er-Rasas
Ma'in est le site de l'ancienne Béelméon, Béelmous chez Eusèbe, Belemounta 14. C'est à l'époque d'Eusèbe, au 4ème s., une kwvmh megivsth, vicus grandis ou vicus maximus selon Jérôme 15. La construction d'un bain est un élément de distinction, qui témoigne d'une aspiration au statut de cité 16. La mosaïque dite de l'église de l'acropole comporte une bordure 17 qui se compose d'une série d'édifices semblables où figurent des noms de cités 18. Parmi ces représentations, du moins celles qui n'avaient pas été détruites, se trouve celle du site lui même, Belemounta. Ainsi Belemounta-Ma'in, en se rangeant au nombre des cités, montre soit qu'elle y figure légitimement - ce que je pense exact - soit qu'elle aspire à y figurer. Recherche d'un rang ou affirmation d'une dignité nouvelle? La présence de Belemounta dans la mosaïque de Saint-Étienne d'Umm er-Rasas, parmi un groupe de cités indiscutables, me semble renforcer l'hypothèse d'une élévation du bourg au rang de cité 19. Le mystérieux toponyme Delmountzwn de la Notitia Antiochena peut se comprendre comme une déformation de Belmountwn, assez facile à expliquer. Belemounta doit avoir été élevée au rang de cité et d'évêché à une date comprise entre 527-528 (puisqu'elle ne figure pas dans le Synekdémos) et la conquête musulmane.
En se déplaçant à Umm er-Rasas, on constatera que la mosaïque de Saint-Étienne témoigne de la même idéologie. Sur la bordure extérieure de cette mosaïque figure Kastron Mefaa en exact pendant de Jérusalem, et aux côtés de cités reconnues. Cela ne veut pas dire que Kastron Mefaa, nom ancien du site d'Umm er-Rasas, ait jamais reçu le titre de cité, mais qu'il y aspire. Sa mosaïque a d'ailleurs été offerte par un responsable (archôn) et par le peuple du castrum 20. La comparaison entre un gros village et Jérusalem peut sembler dérisoire, mais elle ne l'est pas plus que celle de Mèdaba avec Rome (ou plutôt Constantinople) sur la mosaïque des Tychès. Kastron Mefaa est l'exemple d'un bourg qui n'a pas pu devenir cité, mais qui a proclamé sa ressemblance avec les cités voisines, en montrant ses murs, son allure urbanisée, sa place où se dresse une colonne monumentale, et en soulignant sa différence avec les villages voisins, Diblaton et Limbon, dont la représentation reste modeste. Cependant, les mosaïstes ont su représenter le bourg d'une autre manière que les cités, identifiées par des murailles qui les contiennent et des monuments prestigieux, en lui conservant des traits du désordre villageois. En somme le bourg montre qu'il se situe entre le village et la cité 21.
Je laisserai de côté, pour l'instant, les questions de chronologie, difficiles dans le cas des quatre mosaïques étudiées ou signalées ici. De toute manière, ces quatre monuments sont datés du 6ème s. au plus tôt, et certains peuvent être postérieurs. Je pense toutefois que l'idéologie qu'ils reflètent n'est pas forcément liée à des événements précis. Il n'est pas nécessaire par exemple, si l'on suit mon hypothèse, de penser que la mosaïque de Main a été posée au moment précis où Belemounta est devenue une cité. On notera en revanche la vigueur de l'expression de l'idéologie de la cité, et le rappel des hiérarchies, des distinctions et des distances, dans une région de marge peu et tard touchée par l'urbanisation, et à une époque où la cité antique tend à disparaître.


NOTES

1 Cf. Sartre 1991:190-198.

2 Je ne me doutais pas, quand j'ai proposé mon sujet au comité d'organisation du colloque The Madaba Map Centenary, que G.W. Bowersock viendrait à Paris en mars 1997 pour une série de quatre cours au Collège de France sur le même thème. Ceux qui ont assisté à ces cours verront que nous avons des convergences, mais que nos sujets et nos points de vue sont différents, mon propos étant beaucoup plus limité que le sien.

3 On me permettra de renvoyer à mon article, Gatier 1994, p.17-48; Foss 1995:213-234.

4 Par exemple, pour le Concile de Chalcédoine, Schwartz, ACO, II, 3, 1, p. 184 et 247; p. 115 et 257.

5 Cf. Feissel 1997, à paraître, sur Tzaferis 1996:75-85.

6 Dagron 1979:29-52.

7 Robert 1977:1-39.

8 Hérodien, 3, 3, 3.

9 Honigmann 1925:60-88. Devreesse 1945, considère la Notitia comme un faux composé au IXème s. et complété par la suite. Contra Devreesse, Laurent 1945:239-256; 1947:67-89.

10 Schwartz, ACO, II, 1, 2, p. 154, cf. p. 72 et 145; II, 3, 2, p. 174. En revanche, le Synekdèmos de Hiéroklès, liste purement civile, ne donne pas d'ordre hiérarchique.

11 Gatier 1986:128. Piccirillo 1993:24-25 et 51. J'identifiais Grégoria à Antioche; Bowersock, cf. note 1, supra, complète l'analyse et montre que Rome pourrait être Constantinople, la nouvelle Rome. Voir, pour un exemple voisin, Feissel 1996:489.

12 Donceel-Voûte 1988:519-542. Je ne partage pas les vues de l'auteur sur la datation de la mosaïque, ni sur sa signification pour la géographie de l'orthodoxie, telles qu'elle les a également formulées dans 1992:98-114.

13 Pour Antioche, Chuvin 1988:99-110.

14 Gatier 1986:157 k, Belemounim, repris de De Vaux 1938:240-258; Piccirillo 1985:345; le toponyme est à corriger Belemounta, comme l'a montré la découverte de la mosaïque d'Umm er-Rasas, cf. Piccirillo 1993:35-36 et 193-201, voir illustration p. 219. Georges de Chypre, éd. Honigmann 1939, kwvmh Bhlmaou'".

15 Eusèbe, Onomasticon, Beelmewvn et Beelmaou;", avec la traduction de Jérôme, Beelmeon et Beelmaus; Jérôme, In Hiezechielem, 8, 15, 8/11.

16 Gatier 1986:162, le pribavton n'est pas nécessairement un bain privé, mais un bain public payé par un bienfaiteur, comme semble le montrer l'exemple d'Antioche.

17 Gatier 1986:157.

18 Il ne fait plus de doute qu'Odroa soit une cité, c'est Augustopolis. Les papyrus nouvellement trouvés à Pétra le confirment.

19 Cf. note 20, infra.

20 Piccirillo 1987:183-186; 1993:36-37, voir illustrations, p. 218, 227 et 238-239. Une autre représentation du bourg de Kastron Mefaa figure dans l'église dite des Lions, Piccirillo 1993:36 et 237.

21 Une autre manifestation de l'idéal agonistique et de la célébration de la gloire des cités se trouve dans l'église dite du prêtre Wa'il à Umm er-Rasas, sur une mosaïque partiellement détruite représentant quatre Tychès, à côté de bâtiments. Piccirillo 1993:243.


This contribution was first published in: The Madaba Map Centenary, Jerusalem 1999, 235-237.

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Created Saturday, December 16, 2000 at 11:16:08
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