Franciscan Custody of the Holy Land - 06/03/2000 info: custodia@netvision.net.il
Réflexions
Au Cénacle

"J’ai tellement désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir".

Cette Pâque sera la dernière que Jésus célébrera avant son accomplissement dans le Royaume. Toute sa pensée est soulevée vers cet accomplissement. C’est dans cette perspective eschatologique que Jésus veut célébrer son dernier repas avec les siens.

Avant le repas Jésus, prenant la place du serviteur, lave les pieds de ses disciples. La dialectique du Maître et du Serviteur est renversée. C’est une ère nouvelle de rapports entre les hommes que Jésus annonce.

Puis c’est le repas pascal qui commence. Sur la coupe qu’on lui présente, Jésus, après avoir rendu grâce, prononce ces mots : "Prenez et partagez-la. Car je vous déclare, je ne boirai plus désormais du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le Règne de Dieu". Les grands accomplissements que Jésus entraperçoit ont une dimension communautaire. Toute sa pensée est illuminée par cette vision finale : le Règne de Dieu a été la passion de sa vie. Maintenant, face à sa mort, alors que tout se ligue pour l'engloutir, Jésus célèbre paradoxalement la réussite du Royaume. Jésus laisse entendre aux siens son départ. En même temps il exprime sa confiance en Dieu, sa certitude que par-delà de la mort, il participera avec les siens au banquet céleste. Il proclame ainsi sa victoire sur la mort.

C’est dans une atmosphère de fête que le repas pascal se déroule. Pâque n’est-elle pas le passage de l’esclavage à la liberté, des ténèbres à la lumière ?

Jésus prononce maintenant la bénédiction sur le pain de misère qu’ont mangé les pères. Il partage les morceaux avec les convives. En faisant ce geste Jésus dit aux siens : Prenez et mangez en tous : Ceci est mon corps livré pour vous. Il attribue ainsi un nouveau sens à la fraction du pain. Ce geste d’hospitalité devient l’acte sacramentel qui préfigure sa mort et en révèle le sens. Le pain qu’il donne symbolise le don qu’il fait de sa vie pour que puisse se réaliser la communion de Dieu avec les hommes.

Si déjà dans le pain normal il y a une force qui rend possible à l’enfant la reconnaissance du père, à plus forte raison dans le pain azyme qui fait mémoire de la sortie d'Egypte. Dans la mazza il y a une force permettant de reconnaître la divinité qui a libéré jadis les juifs de l'Egypte et qui libère encore aujourd'hui, car "chacun doit se considérer comme étant sorti personnellement de l'Egypte". Cette affirmation est reprise dans la liturgie juive la nuit de Pâque.

A la fin du repas Jésus offre la coupe de vin aux siens : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang versé pour vous. Ces paroles pour les Juifs habitués à lire la scène de l’alliance conclue entre Dieu et Moïse au pied du Sinaï évoquent toute l’histoire du peuple et en soulignent l’accomplissement. Sa mort n’est pas un échec. Elle réalise l’alliance, la communion définitive de Dieu avec les hommes. C’est le fruit universel du salut apporté par sa mort qu’il offre déjà aux siens.

"Faites ceci en mémoire de moi". En demandant aux disciples de faire ce geste en mémoire de lui, Jésus invite les siens à entrer dans ce sillage, à communier à ce don en se faisant serviteurs les uns des autres.

Au cours du repas une discussion s’était élevée entre les disciples pour savoir qui était le plus grand. Jésus intervient : "Les rois des nations commandent en maîtres. Parmi vous que le plus grand se fasse votre serviteur". Voilà le sens de la Pâque : avec elle c’est une ère nouvelle de rapports faits de services fraternels entre les hommes qui commence. En Jésus Dieu s’est approché des hommes non pas en dominateur, mais en serviteur.

Le soir de Pâque c’est encore au cénacle que Jésus ressuscité se manifeste aux disciples en leur offrant la paix messianique : "La paix soit avec vous". Il souffle sur les siens : "Recevez le saint Esprit. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus". Voilà un message qui rejoint celui du jubilé : la purification de la mémoire. L’alliance nouvelle annoncée par les prophètes comprenait trois étapes : la purification, le don d’un coeur nouveau et le don d’un Esprit nouveau. L’Eglise née au Cénacle n’a pas peur d’affronter le monde.

"L’Eglise fait l’Eucharistie. L’Eucharistie fait l’Eglise", disait jadis le Père de Lubac. C’est ce message que le pape vient rappeler aux monde et surtout aux chrétiens de Terre Sainte. Ces chrétiens sont une minorité négligeable. Un petit reste divisé. Une mosaïque bigarré qui déroute les pèlerins occidentaux. Des prophètes annoncent que leurs jours sont comptés, qu’ils n’ont pas de futur sur la terre donnée à Israël.

Il est vrai que leur sort n’est pas enviable et que certains sont tentés par l’émigration. Cependant le petit troupeau reste uni autour de ses pasteurs. Il n’entend pas quitter cette terre, qui pour lui aussi est une terre sainte. Il sait que le sort du disciple ne sera pas meilleur que celui du maître. "Il y a des plaies qui ne se laissent toucher qu’avec des mains percées de clous", écrivait François Mauriac. L’histoire de la chrétienté en Terre Sainte en témoigne. La croix pascale, mémorial de l’amour divin, a marqué profondément les croyants orientaux, fiers de ce symbole, qu’ils ont choisi comme tatouage.

A travers d’immenses épreuves les Eglises d’Orient et d’Occident ont su maintenir la vitalité de leur liturgie et célébrer inlassablement auprès des lieux saints l’Eucharistie. La pratique chrétienne, si minoritaire soit-elle, est restée fondamentalement une pratique eucharistique. L’Eglise-mère de Jérusalem née au Cénacle sait que le mémorial eucharistique est au coeur de son combat spirituel, qu’il incorpore dans l’histoire quotidienne les énergies pascales du pardon et de l’action de grâce. Puisque la coupe de la colère de Dieu est devenue la coupe de bénédiction depuis que Jésus a bu la coupe que le Père lui a préparée, l’Eglise de Jérusalem ose répéter avec le psalmiste : "J’élèverai la coupe du salut et j’invoquerai le nom du Seigneur".

Frédéric Manns



Created / Updated Monday, March 06, 2000 at 12:14:18