Franciscan Custody of the Holy Land - 06/03/2000 info: custodia@netvision.net.il
Israel et l’Eglise.
un problème d’heritage

Vatican II a engagé l’Eglise dans la voie du dialogue oecuménique. Au sens large, ce dialogue embrasse tous les descendants d’Abraham, juifs et musulmans. Différents épiscopats américains et européens ont déjà fait des déclarations concernant le judaïsme. Quant aux Eglises du Moyen-Orient elles sont restées prudentes. Pour elles, en effet, il s’agit de questions vitales, puisque chaque jour les chrétiens côtoient des musulmans et des juifs. Dans l’Etat d’Israël la petite minorité chrétienne arabe, divisée en plusieurs confessions, vit une situation difficile. Cependant l’Eglise de Jérusalem maintient vive la mémoire de l’Eglise-mère lorsqu’elle témoigne de la Mort et de la Résurrection du Christ et aussi des premiers affrontements entre les communautés. Elle a donc une contribution originale à apporter au dialogue judéo-chrétien.

La situation politique actuelle n’est pas propice au dialogue. Les chrétiens palestiniens partagent le sort tragique du peuple palestinien: ils se sont vus dépouiller de leur terre, de leur identité et de leur légitimité. Ils se sentent solidaires dans la lutte et les aspirations nationales de leurs frères arabes. Ce désarroi devient révolte quand des chrétiens occidentaux, voire des religieux et religieuses, experts en lecture fondamentaliste de l’Ecriture, présentent cette situation tragique comme l’accomplissement des prophéties de l’Ancien Testament. Une chose est sûre: personne ne peut nier la composante politique du problème. Du côté juif, la revendication sioniste n’attend souvent rien d’autre du dialogue qu’une justification théologique à l’existence de l’Etat d’Israël.

A cette première difficulté du dialogue s’en ajoutent d’autres. Le judaïsme propose une lecture politique de l’Ancien Testament. Le récit des conquêtes de Josué ressemblerait à la reconquête de la terre lors de la guerre des six jours, affirment certains. L’afflux des juifs russes et éthiopiens réaliserait les prophéties sur le rassemblement des dispersés. Des chrétiens fondamentalistes entrent parfois activement dans cette perspective qui, pour eux, est l’étape préparatoire à la seconde venue du Messie. D’autres exégètes pensent qu’il faut renoncer à la lecture spirituelle de l’Ancien Testament et en rester au sens concret des textes qui parlent des promesses et du don de la terre qui vaudraient toujours aujourd’hui pour les juifs sionistes.

Au point de départ de toutes ces ambiguités, il y a l’équivoque du terme Israël qui peut s’appliquer au peuple, à l’Etat moderne sioniste et à la religion. Bien plus, Israël peut désigner le peuple de l’Ancien Testament et le peuple juif qui vit actuellement en Israël. Cette équivoque est savamment entretenue par des Israéliens et par certains chrétiens. Mais il y a aussi l’ignorance en ce qui concerne les origines du judaïsme. De plus, un problème herméneutique important se pose: comment un chrétien doit-il lire l’Ancien Testament?

Judaïsme et christianisme

Il est urgent de définir les termes si l’on veut faire un véritable dialogue. Il faut savoir de qui et de quoi on parle pour éviter la confusion. Pour ce faire, un bref regard sur l’histoire est indispensable. Il en résulte que le christianisme n’est pas né du judaïsme, mais que christianisme et judaïsme sont nés ensemble au premier siècle de notre ère.

Le judaïsme est l’ensemble des croyances, des institutions et des normes qui se sont imposées après la destruction du Temple de Jérusalem en 70 après J.-C. Le judaïsme rabbinique de tendance pharisienne s’est imposé en substituant le judaïsme pluraliste des premiers siècles avant J.-C.

Le judaïsme rabbinique repose en premier lieu sur la Loi. Orale et écrite, la Loi a été révélée à Moïse au Sinaï. Le rabbin est l’agent et le témoin de la révélation du Sinaï. L’objectif fixé au juif est la sanctification du Nom et aussi la sanctification de tous les membres de la communauté par le biais de la purification.

La destruction du Temple en 70 signifie la fin du culte et du sacerdoce. A Jabné les fondateurs du judaïsme cherchèrent un nouveau centre unificateur du judaïsme pour dépasser la perte de leur pouvoir politique sur la terre nationale. Né des cendres du Temple, le judaïsme a remplacé les sacrifices rituels par l’étude quasi rituelle de la Loi. Bien plus, il espère, lorsque le peuple mettra en pratique tous les enseignements de la loi, que le Temple sera reconstruit. L’étape préliminaire consiste à purifier la terre.

Après la révolte de Bar Kokba contre Rome en 135 Jérusalem fut rebaptisée d’un nom païen: Aelia Capitolina, tout comme la terre nationale: Palestina. Pour un temps bref les juifs furent proscrits de la ville en attendant des jours meilleurs sous Antonin le Pieux. Les institutions refleurirent en Galilée dans la fidélité aux sages de Jabné. De cette deuxième épreuve le judaïsme sortit fortifié. Le leadership de la communauté allait passer vers la fin du second siècle au Patriarche, qui fut le chef spirituel et administratif de la nation juive. Cette fonction fut abolie en 429. La juridiction juive de Babylone allait prendre la relève de celle de Palestine.

La montée du Patriarche s’est accompagnée d’une autre phénomène: le processus qui aboutit à la rédaction de la Mishna, recueil de lois qui commente le Pentateuque. On a défini la Mishna comme l’Evangile du judaïsme. Elle fait peu de place à l’Ecriture, car elle se situe sur le même plan que celle-ci. De plus, l’histoire juive y est quasiment absente. Cette absence de l’histoire entraîne de soi le silence sur la mission personnelle du Messie. La visée centrale de la Mishna est la sanctification de la vie quotidienne. Elle ignore le salut, ou s’il y a salut, celui-ci est fonction de la sanctification.

Si le christianisme et le judaïsme sont contemporains, bien que différents, qu’en est-il de la période qui les précède et qu’on appelle parfois judaïsme et que nous désignerons sous le nom de proto-judaïsme

Après le retour de l’exil Israël ne connut son indépendance politique que sous les asmonéens. Il fut soumis d’abord aux Perses, puis aux Grecs et aux Romains. Durant cette période fort troublée un pluralisme religieux vit le jour. De nombreux courants religieux prirent forme. Cette période servit de matrice au christianisme qui à ses origines était une secte juive et au judaïsme rabbinique d’odédience pharisienne.

Le christianisme affirme qu’en Jésus Dieu cherche une nouvelle proximité avec l’homme. C’est en lui que l’alliance nouvelle est scellée. Le rôle tenu par la Loi dans le judaïsme est tenu par la mort et la résurrection de Jésus. La structure originelle du christianisme consiste dans la vie, la mort et la résurrection du Christ. Le mal est trop profond pour qu’il puisse être surmonté par la seule morale. Il faut une guérison et un don. Dieu accorde le pardon des péchés de façon inattendue. Les Actes des Apôtres présentent le don de l’Esprit identifié au pardon des péchés comme ultime don messianique répandu par Jésus.

Pour certains chrétiens l’entrée dans le monde messianique rendait caduque la Loi. Jésus avait déstabilisé le rapport politique-religion. Un nouvel âge, étranger à la liaison du politique et du religieux qui caractérise Israël, venait de naître.

Le christianisme primitif se rattachera au prophétisme de l’ancien Israël, ainsi qu’aux courants apocalyptiques visant la révélation de la fin des temps avec la restauration du Temple idéal conservé dans une réserve céleste, les représentations du Messie sous les traits du Fils de l’homme et du serviteur souffrant et le sacerdoce basé sur le Temple mystique du corps du Christ. Il accordera une grande importance aux courants sapientiels très ouverts à toute la création en désignant le Christ comme sagesse de Dieu. Toute l’Ecriture que le christianisme relit et médite allait être illuminée par la Résurrection du Christ d’entre les morts. La première lettre de Pierre applique de façon claire le titre de peuple de Dieu à la communauté chrétienne (1 P 2,10). Bref, le christianisme propose une nouvelle herméneutique de l’Ancien Testament: les Ecritures sont orientées vers le Christ et trouvent en lui leur accomplissement.

Judaïsme et christianisme ont donc eu une gestation commune, un tronc commun, pour reprendre l’image de Paul, et se présentent comme cohéritiers de l’Ancien Testament. Ils sont les deux fruits de la même récolte sans qu’il y ait d’antériorité de l’un par rapport à l’autre. La quête de la différence situe d’emblée les deux partenaires dans leur vérité. Faute de bien considérer la genèse du problème, on en fausse tous les éléments.

Lecture de l’Ancien Testament.

Si telle est la situation historique, il en résulte que le judaïsme et le christianisme se considèrent l’un et l’autre, à juste titre, comme héritiers de l’Ancien Testament. Tous deux proposent un sens littéral de l’Ecriture : l’histoire, la géographie, l’épigraphie et l’archéologie leur sont communs. Le judaïsme et le christianisme admettent aussi que l’Ecriture est parole de Dieu et, qu’en tant que telle elle, a un sens plus profond, un sens spirituel. Pour le juif, le sens spirituel est à chercher dans le midrash, tandis que le christianisme montre l’accomplissement de l’Ecriture dans le Christ.

Déjà dans la conscience de Jésus l’Ancien Testament fut la matrice de l’enseignement nouveau et l’instrument de sa création. Les catégories dans lesquelles Jésus s’exprime sont empruntées à l’Ancien Testament. Cependant il les fait exploser, les sublime et les unifie en les faisant converger sur sa personne.

Dans son enseignement Jésus montre que l’Ancien Testament n’a d’autre but que d’amener l’homme à percevoir les réalités spirituelles qui ont une valeur éternelle. Ainsi l’ancienne loi devient-elle spirituelle. Elle n’est plus gravée sur des tables de pierre, mais dans les coeurs. La sortie d’Egypte préfigure la Pâque définitive, le don de la manne annonce celui de l’Eucharistie et le don de l’eau au désert symbolise celui de l’Esprit.

En sortant du tombeau au matin de Pâque, Jésus écarte la pierre qui recouvrait son tombeau. Cette pierre, c’est la lettre qui mettait un obstacle au jaillissement de l’intelligence spirituelle de l’Ecriture. Nouveau Jacob, Jésus soulève aussi le couvercle du puits pour que le monde entier puisse s’abreuver aux eaux du salut. L’acte du Christ accomplissant les Ecritures est comparé à l’acte de la consécration eucharistique. L’Ecriture est un pain qu’il faut manger; mais ce pain ne devient aliment vivifiant qu’après avoir été consacré par Jésus.

Sur la route d’Emmaüs le Christ ressuscité a expliqué aux disciples les Ecritures (en reprenant la méthode juive du Haraz) et il s’est fait reconnaître à la fraction du pain. Il demeure encore aujourd’hui, pour les chrétiens, la clé des Ecritures.

Les Actes des Apôtres présentent la Résurrection du Christ où s’accomplit le Fils par l’action de l’Esprit comme étant l’accomplissement de l’antique promesse faite à Israël: "La promesse faite aux Pères, Dieu l’a pleinement accomplie pour nous, leurs enfants, en ressuscitant Jésus, comme il est écrit au psaume second: Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré" (Ac 13,32-33).

L’accomplissement de la promesse coïncide avec celui du Fils. Loin d’être en rupture avec la tradition vétéro-testamentaire, la mort et la résurrection de Jésus, en tant que révélation plénière du Fils, en sont le couronnement.

L’histoire d’une alliance

L’Ancien Testament est avant tout une histoire du salut, l’histoire de Dieu qui cherche à entrer en alliance avec l’homme. On peut proposer une lecture synchronique de cette alliance, sans pour autant en faire une lecture fondamentaliste.

Adam et Eve furent créés par Dieu pour vivre en amitié avec lui. L’unité de l’humanité à partir de la création témoigne dans la révélation de l’unité du créateur et aussi de l’unicité du Messie: "Le premier Adam a été fait âme vivante, le dernier Adam est Esprit vivifiant" (1 Co 15,45).

Le péché d’Adam fut un péché personnel: "Par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort "(Rm 5,12) Ce péché est la rupture par le premier couple de l’alliance originelle avec le Dieu unique.

L’alliance adamitique n’est pas cependant substantiellement abolie en tant que bénédiction du couple dans la fécondité. Mais elle doit préparer la revanche du lignage de la femme qui écrasera la tête du serpent.

Pour rendre possible cette rédemption Dieu se choisit un partenaire, Noé. Il en fait le principe d’un reste porteur d’une alliance universelle pour toute l’humanité. L’ordre cosmique et social donne aux hommes le sens du sacré et leur permet d’une certaine façon de chercher la divinité.

Pour rassembler tous les hommes dans l’unité Dieu va se créer un peuple. Ce peuple de Dieu est issu de l’élection. Dieu l’a créé pour montrer que l’élection n’est que le prolongement de l’acte créateur: "Je suis le saint, le Créateur d’Israël "(Is 43,15). Par son origine ethnique le peuple de Dieu est moins qu’une nation: "Mon père était un araméen errant" (Dt 26,4). Parce que le peuple de Dieu ne préexiste pas comme nation à l’élection l’identité qui le met à part pour une mission, loin de signifier l’exclusion des hommes représente leur bénédiction future: "Par toi seront bénies toutes les familles de la terre" (Gen 12,2-3). Le peuple issu d’Abraham est un reste de l’humanité déchue mis à part par Dieu pour porter de manière sacerdotale la bénédiction et le salut destiné à tous les hommes.

Cette bénédiction promise à Abraham fut présentée par saint Pierre comme ayant une portée messianique: "Vous êtes les fils des prophètes et de l’alliance que Dieu a conclue avec nos pères quand il a dit à Abraham: En ta postérité seront bénies toutes les familles de la terre. C’est pour vous d’abord que Dieu a ressuscité son serviteur et l’a envoyé vous bénir, du moment que chacun de vous se détourne de ses péchés" (Ac 3,25-26).

Paul y voit l’intégration messianique des païens dans la bénédiction de Dieu à Abraham: "L’Ecriture prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, annonça d’avance à Abraham cette bonne nouvelle: En toi seront bénies toutes les nations" (Ga 3,8).

La bénédiction et la promesse de Dieu à Abraham constituent une alliance perpétuelle de génération en génération. La postérité d’Abraham ne repose pas sur la descendance biologique, mais sur la fidélité de Dieu à sa parole.

Paul fait remarquer que l’élection, "don de Dieu sans repentance," n’est pas un droit patrimonial dont on pourrait se prévaloir devant Dieu, car tous les descendants d’Israël ne sont pas Israël (Rm 9,6). Don gratuit, l’élection repose sur la fidélité de Dieu à sa parole. Elle est une promesse qui n’appartient en fait qu’à un descendant d’Abraham: le Christ (Ga 3,16).

Le problème de l’élection d’Israël est au coeur du paradoxe qui oppose la grandeur infinie de Dieu à la condition du peuple hébreu. Les prophètes ont souligné la gratuité du don divin. Dt 7,7-10 l’exposera avec une netteté remarquable. Le peuple est appelé en vue d’un service et d’une mission. Il n’a pas à s’enorgueillir. Il doit accepter la conscience de sa médiocrité et de son inadaptation. L’élection porte sur Israël, mais elle doit atteindre par lui toutes les nations, car le dessein de Dieu créateur enveloppe toute l’humanité. Israël par sa séparation devient un signe et un témoin.

L’alliance fut éprouvée comme un fait avant d’être exprimée dans des formules. Dieu intervint dans la vie d’Abraham: "Je mettrai mon alliance entre toi et moi". Il lui assure sa fidèle protection et une réelle communion avec lui (Gen 17,2). Ces promesses feront l’objet d’un serment. La circoncision restera le signe de l’alliance, le gage inscrit dans la chair.

Dieu s’est révélé en arrachant le peuple à la servitude d’Egypte. Il a révélé son nom à Moïse. Au Sinaï il va conclure une alliance avec le peuple qu’il a libéré. Dieu demande au peuple de correspondre librement à son appel et d’entrer librement dans cette alliance. Celle-ci est une faveur et non pas un contrat bilatéral. Mais il faut l’accueillir et correspondre dans la foi aux promesses et à la vocation divines. Il faut s’ouvrir à la puissance qui vient de Dieu. La loi ne fera que fixer les conditions de cet accueil. Elle est au service du dessein de Dieu et elle en est l’instrument juridique.

L’alliance avec David est fondamentale, puisque c’est à partir d’elle qu’on va faire une lecture retrospective de toutes les alliances précédentes. La prophétie de Nathan (2 Sam 7) promet que la maison et la royauté de David subsisteront à jamais.

L’expérience de fidélité amènera les prophètes à mieux découvrir le vrai caractère de l’alliance. Elle a un aspect juridique, mais elle veut mener à une communion. Le symbole des noces exprime la réalité de l’alliance en soulignant combien il s’agit d’une oeuvre de l’amour de Dieu.

Les prophètes, en réfléchissant sur l’aventure de l’exil, considèreront l’alliance du Sinaï comme une phase préliminaire qui annonce une économie nouvelle: un don accordé à chacun rendra possible une connaissance personnelle de la volonté de Dieu. La nouvelle alliance accordera une adhésion intérieure sans réserve.

L’identité d’Israël est d’être le peuple qui porte le nom du Seigneur (Dt 28,10) et d’être un royaume de prêtres, une nation sainte (Ex 19,6). C’est en exil, à Babylone, dans la tourmente de l’histoire et l’affrontement des religions, qu’Israël prit conscience de l’universalisme de son Dieu. C’est là, après avoir perdu la terre et ses institutions, qu’il découvrit que Dieu était le Dieu de tous les hommes avant d’être celui qui l’a choisi. C’est là qu’il comprit que son élection était les prémices et le modèle de toute vocation humaine à l’alliance avec Dieu. Dans le dépouillement de l’exil et au contact des nations, Israël a vu que son histoire, en sa particularité, ne pourrait être confessée comme histoire du salut que sur fond d’universalité.

Toute l’histoire d’Israël, obéissant au principe d’élection se déroulait suivant une réduction progressive. Partant de l’humanité en général, elle se concentrait dans le peuple juif, puis dans le reste d’Israël, enfin dans l’Unique, le Christ. Ce mouvement allait de la pluralité à l’unité.

A partir de la résurrection du Christ c’est le mouvement inverse qui s’affirme. On passe de l’unité à la pluralité. Désormais le chemin du salut va du Christ aux apôtres, à l’Eglise, puis à travers l’Eglise à l’humanité entière. L’horizon s’étend et se diversifie à l’infini.

Le Christ a vécu en plénitude la grâce de l’exil dans sa mort. Il a connu le suprême dépouillement. Tous les signes de son appartenance au peuple de Dieu lui sont retirés. Comme Jonas il se voit jeté dans les eaux du grand abîme. En s’en remettant au Père qui fait vivre les morts et qui appelle à l’existence, il porte à leur accomplissement la foi et l’espérance d’Israël.

La communauté chrétienne de Jérusalem, attachée à son particularisme, mais bouleversée par le souffle de la Pentecôte, s’est ouverte progressivement aux autres. Pierre visite le païen Corneille et reconnaît que l’Esprit est à l’oeuvre chez lui. Dieu ne fait pas acception des personnes. Paul, de son côté, va lancer l’Eglise sur le chemin de l’ouverture. Il y découvre la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur du mystère du Christ.

L’Ancien Testament n’est donc pas une série de documents sur le passé. Il contient une histoire qui intéresse l’Eglise, sa propre histoire, les desseins de Dieu sur elle. La Parole de Dieu n’obtient son accomplissement que par la transformation qu’elle opère en celui qui la reçoit. Qui s’ouvre à l’Esprit et adhère au Christ par la foi perçoit l’Ecriture dans une lumière nouvelle. La nouveauté de l’intelligence des Ecritures est corrélative à la nouveauté de la vie. Passer à l’intelligence spirituelle des Ecritures, c’est passer à l’homme nouveau.

L’Eglise de Jésus n’a donc pas hésité à se proclamer la postérité d’Abraham (Ga 3,29), le reste annoncé par Isaïe, le peuple de la nouvelle alliance promise par Jérémie, l’Israël ressuscité contemplé par Ezéchiel. En elle a lieu le rassemblement des dispersés opéré par la mort du Christ. Les douze apôtres sont les douze vrais fils de Jacob qui rassemblent de partout les dispersés que l’Ancien Israël avait figuré et préparé. L’Eglise est l’Israël selon l’Esprit (Rm 2,20). C’est dans l’Esprit que l’Eglise reçoit son héritage. Tout Israël revit mystérieusement dans l’Eglise, ses personnages, ses luttes, ses épreuves, son espérance. Les deux Testaments sont les deux lèvres par lesquelles l’époux parle à son épouse. Le vrai sens de l’Ecriture est celui que l’Esprit donne à l’Eglise.

Le don de la terre

Avant d’aborder le thème du don de la terre, il convient de jeter un bref regard sur les généalogies qui scandent le livre de la Genèse. Gen 22,20-24, texte provenant du Yahviste, affirme que les juifs sont apparentés aux Araméens. Les rapports de Jacob avec les clans de Transjordanie sont connus. Gen 25,1-4, autre texte yahviste, admet la parenté des madianites avec les Juifs, puisqu’ils descendent d’Abraham et de Qetura. Gen 25,12-18, texte sacerdotal, reconnaît que les Ismaélites descendent d’Abraham par Hagar. Bien que n’étant pas le fils de la promesse, Ismaël est béni et douze princes sont issus de lui (Gen 17,20; 21,18). Enfin, Gen 36, autre texte sacerdotal, souligne la parenté des Juifs avec les Edomites. Ces généalogies admettent la parenté d’Israël avec les principales tribus voisines. Admettre la parenté, voire la bénédiction des autres tribus, devrait avoir des répercussions au niveau du partage de la terre, même au plan d’une lecture historique de l’Ancien Testament. Plutôt que d’approfondir cet aspect, encore une fois, nous proposons une lecture synchronique du thème.

A Abraham Dieu avait promis une terre: "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le pays que je t'indiquerai" (Gen 12,1). A la base de la réflexion sur la terre dans la Bible il y a une affirmation radicale: la terre appartient à Yahve. Elle est l'héritage de Yahve (2 Sam 14,16; Jer 2,7; 16,8; 50,11; Ps 68,10; 79,1). Is 14,2 et Os 9,3 définissent la terre erets Yahve. Josué 22,19 l'appelle la propriété de Yahve. Ez 36,5; Joël 1,6; Is 14,25 la définissent "ma terre". En Orient cependant, les notions de divinité, peuple, terre et temple sont toujours associées. Les textes de Babylone en fournissent de nombreux exemples. La Bible s’inscrit dans ce contexte cultuel et religieux.

L’expérience de l’alliance tourne autour du don de la terre. Au Sinaï les Hébreux reçoivent en héritage la terre de Canaan, un héritage dont l’acquisition, la conservation, puis la perte, sont au coeur de l’histoire biblique.

Lors de l’exil l’espoir d’une nouvelle alliance ramena le regard des déportés vers la terre purifiée des péchés de jadis: "Cette terre naguère dévastée est devenue comme un jardin d’Eden et les villes en ruine, dévastées et démolies sont redevenues habitées" (Ez 36,35).

Réfléchissant sur la manière dont Dieu l’avait mis en possession de la terre, Israël y reconnaît la libre initiative d’un amour. Envers ses adversaires Dieu se montre sans pitié (Dt 7,2; 20,16). Les raisons qui ont motivé le transfert des Hébreux dans la terre de Canaan sont résumées en Dt 9,5: "C’est à cause de la perversité de leurs actions que Yahve dépossède ces nations à ton profit". La conclusion s’impose: "Vous ne suivrez pas les lois des nations que je chasse devant vous". Comme Dieu a chassé les Cananéens, il peut retrancher et faire disparaître Israël de son pays (Jos 23,16). Librement Dieu donne et il enlève (Jer 27,5-6).

Le don de la terre se concrétise dans celui du pain quotidien: c’est Dieu qui donne à son peuple son blé, son moût et son huile (Os 12,10). La pluie et la végétation prolongent le premier don de la terre. II existe un lien entre la fertilité du pays et la conquête de la terre. Aussi chercha-t-on à mettre en rapport avec l’histoire nationale les fêtes qui rythmaient la vie agraire. La terre et les biens qu’elle procure doivent rappeler à Israël l’amour gratuit de Dieu. C’est lui qui a combattu pour Israël (Dt 3,22) et marché à la tête de ses armées (Dt 1,29).

Cependant le don de la terre est un don conditionnel: si Israël respecte l’alliance et l’étranger qui est en son sein, Dieu lui donnera la terre. Si Israël est infidèle, il rompt l’alliance.

La terre ne s’interpose pas entre l’homme et Dieu, elle les unit dans une entreprise commune de conquête et de mise en valeur. C’est dans cette collaboration qu’Israël prit conscience de sa filiation divine. La terre est le signe concret de la sollicitude paternelle de Yahve. Mais pour avoir droit au don divin il lui faut faire preuve d’un abandon total entre les mains de Yahve. Loin d’orienter les coeurs vers la jouissance des biens matériels, le don de la terre devait apprendre à Israël de n’aimer que le Seigneur. L’entrée en terre promise suppose la foi contre toute espérance qui fut celle d’Abraham.

La tribu de Lévi n’eut pas d’héritage en Israël, car Yahve fut son héritage. Le Temple et le pays son associés depuis la réforme du Deutéronome. Ne 10,36 et 12,44 les unit également.

Au thème de la terre est associé également celui du royaume de Dieu. C’est Dieu qui est le maître souverain de la terre. Admettre ce règne de Dieu, c’est respecter l’ordre qu’il a voulu, le respect du pauvre et le partage des terres lors de l’année du jubilé.

A noter la méditation du psalmiste sur le don de la terre: les humbles posséderont la terre réjouis d'une grande paix (Ps 37,11). Les justes posséderont la terre, là ils habiteront pour toujours (Ps 37,29). Les esséniens de Qumrân feront un commentaire de ce texte qui nous est parvenu.

La promesse de la terre n'était pas irrévocable ni inconditionnelle. Sa réalisation dépendait de la fidélité aux stipulations de l'alliance. Ezéchiel 47,22 préconisait déjà le partage de la terre: "Vous aurez à l'attribuer en héritage à vous et aux étrangers séjournant parmi vous". Le même prophète s'en prenait à Israël qui "verse le sang et qui prétend posséder la terre" (33,25).

La terre est sainte (Za 2,7; 1 Mac 1,7) parce que Dieu y réside dans son Temple. Ce Temple fut profané en 167, purifié en 164, détruit en 70. La tentative de Julien l'Apostat de reconstruire le Temple échoua. Même la tradition rabbinique reconnaît que la Shekina a abandonné Jérusalem. La Mishna Sanhedrin 10,1 donnera une interprétation spirituelle au thème de la terre, puisque le psaume 37 qui affirme que les justes posséderont la terre est invoqué pour justifier la résurrection des morts. La promesse de la terre est renvoyée aux temps eschatologiques.

Le don de la terre n'avait pas pour but de permettre à un clan de vivre dans un espace réservé, séparé du reste du monde. L'alliance et le don de la terre n'avaient d'autre finalité que de faire connaître à l'humanité la Gloire du Dieu unique à tous les hommes. Israël n'était que le messager de cette bonne nouvelle.

Dans un Orient traversé de grandes ambitions totalitaires, assyriennes, babyloniennes, égyptiennes et syriennes, l'Israël de David et de Salomon fut tenté de lier la divinité à la terre et la terre à la dynastie. La dynastie c'est la confusion de la lignée naturelle du pouvoir et de la bénédiction de l'Absolu. En brisant la continuité biologique entre Abraham et Isaac, puis entre Isaac et Jacob, grâce au jeu symbolique de la stérilité et du droit d'aînesse perdu, du cadet préféré à l'aîné, le livre de la Genèse a déjà composé une immense parabole du désistement au prince: il a ôté des yeux de l'Israélite le mirage d'une dynastie régulière et somptueuse, en rappelant que l'alliance n'est qu'un moyen et pas une fin.

Relecture chrétienne du don de la terre

"Toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur oui dans le Christ" affirme Paul en 2 Co 1,20.

Lc 23,35 présente le Christ comme l’Elu. En lui l’élection du peuple trouve son accomplissement. En Jésus les signes du Temple, de Jérusalem et de la terre vont devenir la réalité qu’ils signifiaient. Pour que la réalité de ces signes soit visible, il a fallu la mort et la résurrection du Christ (Jn 10,17). C’est le corps du Christ avec toute son extension ecclésiale qui est désormais le lieu de rencontre entre Dieu et les hommes. Les concepts de peuple, terre, Temple et Dieu ne sont plus associés comme ils l’étaient dans l’Ancien Testament. Voilà la grande nouveauté du christianisme: en Jésus, l’élu de Dieu, l’alliance éternelle fait éclater les limites géographiques de l’ancienne alliance.

En Rm 8,23 et 1 Co 15,20 Paul définit Jésus comme prémices. Ce terme désigne dans la LXX les prémices des récoltes que l'Israélite devait apporter au Temple, parce que Dieu lui avait donné la terre. Dans le Nouveau Testament la situation est inversée: ce n'est plus l'homme qui présente à Dieu les prémices de sa récolte, mais c'est Dieu qui offre à l'homme les prémices d'une terre nouvelle. Or ces prémices sont constituées par le don de l'Esprit.

Le Christ est également défini comme l’héritage et l’héritier (Mt 21,38). C'est dans le Christ que le nouveau peuple de Dieu reçoit son héritage (Eph 3,6). En Eph 1,11 Paul admet que, dans le Christ, nous avons reçu notre héritage. Comme la terre était l'héritage d'Israël dans l'Ancien Testament, Jésus est l'héritage des chrétiens. Il est l'accomplissement de la promesse de la terre. Seuls les doux hériteront la terre (Mt 5,5). En d'autres mots, les doux participent déjà aux biens messianiques apportés par Jésus, biens messianiques qui peuvent être identifiés avec Jésus lui-même (Col 2,3; 3,11). L'auteur de la lettre aux Hébreux 11,9-10 présente Abraham comme modèle de foi parce qu'il attendait la ville pourvue de fondations dont Dieu est l'architecte et le constructeur. Les Patriarches ont confessé qu'ils étaient pèlerins et étrangers et qu'ils étaient à la recherche d'une patrie meilleure c'est-à-dire le ciel.

Enfin, puisque terre et Temple étaient également associés, le Nouveau Testament n'hésitera pas à présenter Jésus comme le nouveau Temple. Jn 2,13-22; Jn 1,14; Jn 10,2 définissent Jésus comme nouveau Temple qui accomplit l'espérance d'Israël. Le même Evangile de Jean montre le Christ ressuscité établissant la nouvelle alliance: "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu" (Jn 20,17). C’est ce même Christ qui annonce la venue du Royaume: "Le Royaume de Dieu s’est approché de vous" (Mc 1,15). L’important aujourd’hui n’est plus la possession de la terre, c’est la recherche du Royaume de Dieu et de sa justice (Mt 6,33). Le Royaume est lié à l’établissement dès maintenant du règne de justice, non pas pour un seul peuple, mais pour tous les hommes. A travers le don de son fils c’est Dieu lui-même qui se donne à son peuple. Cela dépasse le don de la terre qui était le signe de cette donation. L’Ecriture ne peut être utilisée comme justificatif d’une entreprise humaine. C’est toujours comme interpellation et remise en cause prophétique que la Parole intervient dans l’histoire. La recherche de la justice est avant tout un problème d’ordre politique. Tout blocage politico-religieux ne saurait qu’entraîner sur une fausse piste la recherche d’une solution à un problème complexe. L’homme est appelé à prendre en mains le sort de son peuple, de sa cité dans la fidélité aux appels de Dieu, et non à demander à celui-ci de justifier ses actes.

Les Pères de l’Eglise associeront la terre promise à la chair du Christ (Barnabé, Lettre 6; Hippolyte, Tradition apostolique 23). Saint Augustin affirmera que la véritable Judée c’est l’Eglise du Christ (In Ps 75,1; PL 36, 958). Le même Augustin affirmait que "le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien, et l’Ancien dévoilé dans le Nouveau (Quaest. in Hept, 73; PL 34, 623). C’est dire que l’alliance nouvelle intériorise et universalise l’ancienne alliance. Israël selon la chair et l’Israël de Dieu (Ga 6,16) tendent ensemble vers l’unique peuple final qu’ils doivent constituer: le peuple de l’alliance éternelle. Face à la consommation eschatologique de cette éternelle alliance, le peuple de la nouvelle alliance est un peuple de pèlerins qui porte dans ses sacrements et ses institutions la figure du siècle qui passe. Il n’y a plus juif, ni païen, dira Paul en maniant le paradoxe dans l’épître aux Romains 10,12.

Un problème demeure en suspens: celui du reste d’Israël. "Ennemis, selon l’Evangile, ils sont aimés, selon l’élection, à cause de leurs pères", affirme Paul (Rm 11,28). Dieu leur fera miséricorde, après avoir fait miséricorde aux païens. C’est dire que l’élection est universelle désormais; elle vaut pour les juifs et les païens. Les Actes des Apôtres relatent la méthode paulinienne d’évangélisation: il s’adresse d’abord aux juifs dans les synagogues, et devant le refus des juifs, il se tourne vers les païens. Dieu donne également son Esprit aux païens (Act 11,17). Ce n’est plus l’appartenance charnelle à Israël qui caractérise les chrétiens, mais la foi au Christ. L’Eglise est donc l’Israël restauré. Elle est la part fidèle d’Israël qui a intégré les païens selon la prophétie de Za 2,15. Ce n’est pas l’Eglise qui s’est séparé d’Israël, ce sont les juifs endurcis qui s’en sont détachés. Mais le Père attend toujours le retour du fils majeur et veut qu’il entre dans la salle de fête où il a accueilli l’enfant prodigue.

L’oecuménisme est d’abord une meilleure connaissance réciproque: il ne peut pas être à sens unique. L’Eglise est appelée à se convertir, à se laisser interpeller par le Christ vivant. Le judaïsme lui-aussi est appelé à retrouver ses racines vétéro-testamentaires, le dynamisme des prophètes et l’ouverture universelle du courant sapientiel. Un retour aux racines est nécessaire pour tous. Mais les racines, si nécessaires qu’elles soient, ne suffisent pas. Ce sont des mères qui enfantent, mais elles peuvent aussi enlacer et étouffer. Ce que les racines contiennent de vérité ne vient à maturité que dans les fruits qu’elles donnent.

Pascal, le philosophe et le mystique résume bien le problème que nous avons évoqué : "Les juifs charnels tiennent le milieu entre les chrétiens et les païens: les païens ne connaissent point Dieu et n’aiment que la terre, les juifs connaissent le vrai Dieu et n’aiment que la terre, les chrétiens connaissent le vrai Dieu et n’aiment point la terre" (Br 608).

Frédéric Manns



Created / Updated Monday, March 06, 2000 at 13:35:36